Utiliser le paradoxe fait souvent peur au jeune thérapeute en apprentissage. Cet article raconte comment, en le vivant, il a été possible d’expérimenter les effets libérateurs de la prescription du symptôme et d’observer le déblocage du patient et… du thérapeute !

Je commençais mes études en thérapie brève systémique quand mon fils, qui était encore à la maternelle, a été malade en classe, et a vomi. Cela a été une expérience très désagréable pour lui qui n’avait jamais vomi avant, et d’une manière insidieuse cela a commencé à perturber sa vie, et la nôtre. Lui, qui courrait le dernier pâté de maison pour arriver plus vite aux portes de l’école dans l’empressement de retrouver ses camarades, avait maintenant du mal à se lever, à s’habiller, et les matins étaient devenus difficiles. Il nous a expliqué anxieusement qu’il ne voulait pas aller à l’école, et encore vomir. Tant son père que moi lui avons parlé des mécanismes physiologiques, de comment le corps sait se défendre comme il faut, que c’était une réaction naturelle quand on est malade, et que maintenant il n’était plus malade… rien. « Je ne veux pas y aller », répétait-il tout pâle, le visage plat. « Je ne veux pas vomir dans la classe ». Nous lui avons alors expliqué que ça n’arriverait pas, qu’il n’avait pas de raison d’être inquiet… rien, il ne voulait plus aller en classe parce qu’il allait y vomir, et les matins étaient pleins de larmes. Ensuite nous avons essayé de lui dire que quand bien même ça lui arriverait encore, personne ne lui en tiendrait rigueur, mais bon, que c’était si rare, probablement que ça n’arriverait pas… mais rien n’y faisait, il était malheureux et ne se sentait plus content d’aller à l’école, et nous nous trouvions tous démunis… Un de ces matins que beaucoup de parents connaissent, où pour des raisons professionnelles ou autres vous avez un besoin impérieux que votre enfant aille à l’école, où vous priez la nuit pour qu’il ne soit pas malade, il nous a déclaré que non, il n’irait vraiment pas à l’école ce jour-là. Les mots, les câlins, les explications, rien n’y faisait, il était en désespoir et n’irait pas à l’école… La larme la plus ronde et lourde roulait sur son visage et j’ai vu sa peur…

Alors je me suis assise sur son lit et je lui ai demandé de me raconter encore, et cette fois je l’ai bien écouté : il m’a expliqué, les mots entrecoupés de pleurs, qu’il était debout quand tout d’un coup il a senti venir une chose comme ça, par surprise, et que cela est sorti de lui sans qu’il puisse faire quoi que ce soit, et au beau milieu de la classe, la chose avait jailli… les enfants se sont mis en cercle autour de lui et ont regardé cette horreur, et la grande Noémie a dit « ça pue ! ». La maitresse est accourue, l’a soulevé du sol et crié à l’autre bout de la classe à l’assistante : « urgence ! », et il ne pouvait rien faire, mouillé, sali, puant, la cible de tous les regards. J’ai écouté en silence la narration de son drame, et quand il a fini je lui ai dit « ça a été vraiment terrible », et entre les larmes il a répondu « oui… ». Je lui ai dit : « Écoute, j’ai l’impression que je comprends mieux maintenant. Puisque tu ne pourras pas faire autrement que vomir, préparons-nous… », et il m’a tout de suite répondu qu’il ne voulait pas aller à l’école. Et moi : « Bon, tu iras à l’école aujourd’hui… et comme tu me dis que tu vas y vomir, je te mets des vêtements de rechange dans le sac ». Et lui : « je ne peux pas, je sens que je vais déjà vomir … ». J’ai dit, « ça vient donc comme ça… et tu préfères vomir ici tout de suite ou ailleurs ? », en lui montrant son tapis-route qui venait d’arriver d’Ikea… regard d’effroi, il a fini de s’habiller et nous sommes sortis de la chambre. Ensuite je lui ai demandé s’il préférait vomir dans l’entrée ou dehors, il s’est écrié « pas ici, non ! », et nous sommes sortis. Sur le trottoir, je lui ai demandé s’il préférait vomir sur celui de gauche ou celui de droite, les yeux écarquillés il m’a dit, « mais il n’est pas question, tu as vu le monde qu’il y a ? », et nous avons continué notre chemin. Je lui ai demandé s’il préférait sur la chaussée ou dans l’herbe plus loin, sur le passage piéton, ou sur la grille du square, et les 15 minutes qui nous séparaient de l’école ont été parcourues en faisant des choix… Je ne peux pas vous expliquer à quel moment au juste cela a commencé à changer, mais à l’approche de l’école, il marchait déjà plus vite que moi, et disait « oui, je vais vomir, et je vais vomir partout ! », et son ton était différent. Je lui demande, « devant la porte la porte de la classe ou dedans ? ». Lui « sur les chaussures de la grande Noémie ! », et il y avait un mélange d’émotions dans sa voix, quelque chose qui rayonnait aussi, et il est rentré en classe.

Lorsque je suis venue le chercher le soir, il avait les joues roses d’un enfant bien portant, et je lui ai demandé comment s’était passée sa journée, s’il avait bien vomi. Il a levé les yeux au ciel en disant « maman… ». Je lui ai répondu « ce n’est pas grave, ce sera pour une prochaine fois ! ». Nous avons ri, et il n’a plus jamais été question de cette histoire. Cette aventure familiale m’a en quelque sorte libérée pour les prescriptions paradoxales et permis une compréhension autrement qu’intellectuelle. Cela m’a aidé quand j’ai reçu Madame M*.

Madame M* est une jeune femme de 27 ans, réservée, cultivée et croyante, qui vient consulter pour des problèmes sexuels. Elle en est venue à redouter les rapports intimes, au cours desquels tout son corps se contracte, et elle finit par rejeter son mari, qu’elle aime pourtant. Elle n’arrive pas à l’orgasme, et craint que son couple en pâtisse, et qu’elle ne puisse jamais avoir d’enfant « comme une femme normale ». Lors de cette première séance, Madame M* raconte qu’elle s’est mariée il y a trois ans, vierge, et qu’au début elle ne craignait pas les rapports, simplement elle ne prenait pas l’initiative, et quoi qu’agréables, elle les voyait plutôt d’une façon hygiénique, nécessaires surtout aux hommes. Il y a un peu plus d’un an, une collègue de travail lui a fait des confidences, et elle a compris que les choses simplement agréables qu’elle éprouvait étaient loin d’être ce à quoi on pourrait s’attendre. Qu’il y avait une autre sorte d’expérience, plus intense, plus électrique, qu’elle n’éprouvait pas, et elle s’est dit qu’elle ne connaissait pas de vrais orgasmes. Elle s’est alors décidée à se confier à sa collègue, qui lui a suggéré des livres ou blogs érotiques, qui pourraient l’exciter un peu plus et provoquer la réaction attendue. Des livres il n’était pas question, parce qu’elle ne voulait pas risquer que son mari les trouve. Mais elle est allée sur internet, a regardé des films érotiques et a eu un choc. Cela ne se ressemblait définitivement pas à ce qu’elle vivait. Et elle a commencé à être de plus en plus inquiète à propos d’elle-même, du fait de ne pas être normale, de ne jamais réussir à éprouver ce plaisir, pas tant pour elle, mais par rapport à son mari. Elle était très consciencieuse dans sa vie, tant professionnelle que personnelle, et avait découvert cette faille qu’elle ne savait pas comment corriger. Petit à petit les rapports sexuels sont devenus des épreuves, elle les évitait si elle pouvait, et quand ce n’était pas possible, elle guettait les attitudes, les regards, les réactions de son mari, avec la peur qu’il se rende compte qu’en fait elle était une femme incomplète, et se sentait extrêmement contractée au point d’avoir mal.

Chez sa gynécologue, Madame M* a fait une série d’examens et le constat a été qu’il n’avait pas de problème physiologique avéré. Elle est repartie avec une ordonnance pour un tranquillisant léger pour se détendre. Elle l’a essayé, mais ne s’est pas sentie mieux. Pour se détendre, elle a aussi pris des cours de yoga, et pendant l’acte sexuel elle a essayé de respirer comme elle l’avait appris et de se laisser aller, mais ça ne marchait pas. La tension dans le couple grandissait, parce que pour éviter les rapports sexuels qui lui causaient beaucoup d’angoisse, elle avait commencé à se montrer plus froide dans le quotidien, et n’hésitait pas à provoquer de petites disputes qui, elle le savait, mettraient son mari à distance. Mais elle en souffrait beaucoup en se disant qu’il finirait par partir, soit parce qu’elle était une femme frigide, soit parce qu’elle avait maintenant un caractère détestable. Un jour, dans l’espoir de paraître plus « normale », elle a essayé de mimer un peu ce qu’elle avait vu dans les films en faisant des sons. Son mari, stupéfait, s’est arrêté illico en lui demandant ce qui se passait, si elle se moquait de lui. N’en pouvant plus, elle a explosé en larmes et a fini par tout lui avouer, le fait qu’elle était en quelque sorte mutilée et incapable d’avoir un orgasme. Il a été très surpris, mais lui a dit que leur mariage était au début, que certaines choses prennent du temps pour venir, qu’elle devait peut-être voir un thérapeute (mais une femme).

Après avoir entendu son histoire, nous passons le restant de la séance à échanger sur la difficulté à communiquer des expériences aussi intimes et à les comparer. Nous parlons de l’écart qu’il y a entre les sensations et les mots pour les décrire, et de la différence entre les perceptions physiques et l’interprétation que le cerveau peut en faire – c’est le cas pour la douleur, par exemple, dont le seuil semble varier selon les personnes, selon les attentes, et madame M* a été d’accord. Nous parlons aussi des aspects surestimés de la sexualité aujourd’hui, la publicité et tout le commerce qui est lié, et qu’il y avait beaucoup de mystère dans le corps humain, ce dont elle a convenu. Et que nous avions chacun des talents, et aussi, bien que ça puisse paraître injuste, des limitations qui nous sont personnelles, et ça, madame M* le croyait aussi, parce que « Dieu fait les gens comme il les fait ». Alors, pour mieux connaître comment cela se passait pour elle, nous lui avons dit que nous avions besoin de collecter des informations bien plus précises. Cette contraction là, de quelle sorte était-elle ? Ça lui prenait tout le corps, le pelvis, ou seulement le vagin ? Le long du canal vaginal, cela était plus concentré sur le premier tiers, le deuxième ou le troisième ? Est-ce que l’intensité était pareille du début à la fin, ou est-ce que cela variait ? Donc, si elle voulait encore fournir cet effort, d’aller chez elle et d’étudier soigneusement comment cela se passait pendant l’acte, avant et pendant la pénétration, et de nous le rapporter, on pourrait peut-être mieux savoir de quoi il s’agissait dans son cas. Comme son mari connaissait son problème, elle pourrait peut-être moins l’observer, et se concentrer sur son corps pour m’aider à en comprendre le fonctionnement. Madame M* est partie en disant qu’elle pouvait bien sûr faire l’exercice.

Elle est revenue deux semaines plus tard en disant qu’elle s’était appliquée, avec son mari ils avaient eu quelques rapports, et que quand elle passait son corps au « scanner » chaque partie devenait moins contractée ensuite, et qu’en fait, ça se concentrait davantage sur son pelvis et surtout à l’entrée du vagin. Et puisqu’elle avait si bien travaillé nous pouvions passer à la prochaine étape, savoir précisément l’intensité et la durée de cette contraction – est-ce qu’elle pourrait alors, lors des prochains rapports, d’une façon délibérée contracter au maximum les muscles de l’entrée du vagin, pour que nous sachions si elle était déjà au maximum ou si elle pouvait encore le faire davantage ?

Madame M* est arrivée à la troisième séance, un sourire discret et nouveau sur le visage. En détail elle m’explique qu’il y a des changements, les rapports sont devenus des jeux, des tests qu’elle doit faire, et son mari, content, l’a félicitée de son initiative. Les préliminaires sont devenus vraiment agréables et elle reprend plaisir, comme avant de commencer à s’inquiéter de tout ça. Ensuite, elle a dit que pendant certains rapports, quoiqu’elle fasse pour contracter encore, ses muscles se décontractaient après un certain temps, et cela était aussi très agréable ! Elle repart alors avec cet exercice à continuer – contracter, décontracter, en variant la vitesse, plus lentement, et ensuite plus rapidement, et aussi l’intensité, pour bien s’approprier ces sensations agréables qui lui reviennent. Un mois plus tard à la quatrième séance, madame M* met fin à notre travail : elle me raconte qu’elle a fait les exercices scrupuleusement, d’autant plus que cela devenait de plus en plus facile. Et qu’un jour, dans son jeu de contraction et décontraction, quelque chose d’inexplicable s’était passé, et elle s’est soudainement sentie envahie par une vague de chaleur, a eu l’impression de perdre connaissance pendant quelques instants, et que oui, elle pensait bien avoir eu un orgasme, elle ! Et cela s’est répété deux fois. Donc elle a conclu que la thérapie était finie, qu’elle était une femme comme une autre, mais qu’à force de « s’obséder » sur ce sujet elle ne s’était simplement pas donné le temps de découvrir ses possibilités. C’était une affaire d’expérience, m’a-t-elle dit.

J’ai pensé à partager tout ceci avec vous quand j’ai eu madame M* au téléphone il y a quelques mois, et qu’elle m’a donné de ses nouvelles : avec son mari ils ont eu une fille, elle est heureuse et m’a dit que la grossesse lui avait beaucoup appris sur « contracter et relaxer », que l’accouchement s’était passé tout seul et que depuis la fin de la thérapie elle profite de ce qui vient. Le risque de réduire un « cas » en si peu de lignes est que tant de ce qui est essentiel se perd, l’accent va sur les grandes mailles, la stratégie, les tâches… tandis que la thérapie est dans le détail – la relation qui s’établit, les interventions d’opportunité si difficiles à restituer ensuite, les silences, ou juste un recadrage du regard, un ton de la voix qui dit ce que les mots ne disent pas…

Un article de Vania Torres-Lacaze, tiré d’une conférence d’octobre 2011 donnée dans le cadre des rencontres de l’Association Paradoxes.

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