C’est une amie qui m’a fait découvrir François Roustang. A une époque de sa vie où elle allait très mal, elle avait acheté La fin de la plainte 1, un livre destiné à un large public, mais aussi adressé aux professionnels de la relation d’aide, raison qui avait certainement guidé le choix de cette intellectuelle qui cherchait des pistes pour sortir de sa souffrance mais qui n’aurait jamais, au grand jamais, daigné acheter ou même feuilleter un livre de développement personnel.

Et c’est probablement là que réside le premier talent de François Roustang : contrairement à Erickson, qui s’est toujours refusé à donner un statut théorique à l’hypnose, il a été de ceux qui sont le plus finement parvenus à penser l’efficacité de cette pratique thérapeutique. Mais s’il sait séduire notre intellect, il prend aussi un malin plaisir à le mettre constamment en échec, ne nous permettant jamais d’arriver à une compréhension univoque et facilement explicable de ce que nous avons lu dans ses livres, provoquant ce que certains ont appelé une « transe de la pensée 2 ». Nous sentons bien qu’il y a quelque chose de profond, d’important et d’original dans ce qu’il écrit, et nous voudrions pouvoir nous l’approprier, mais cette chose nous échappe sans cesse. Et c’est très vraisemblablement l’effet recherché par ce vieux renard, dont les livres sont en fait bien plus une invitation à penser par soi-même qu’à comprendre et à répéter la voix du maître. Ce souci d’une pensée libre et critique semble avoir toujours été l’une de ses priorités, comme en témoigne ce passage :

« Nous prenons le discours de Freud si nous sommes freudiens, celui de Mélanie Klein si nous sommes kleiniens, celui de Lacan si nous sommes lacaniens, pour des discours qui disent vrai et que nous aurions seulement à assimiler, à reproduire et éventuellement, à développer. En quelque sorte, nous tournons sans cesse le dos à l’épistémologie dont la visée est de critiquer radicalement nos connaissances par la critique de nos modes de connaissance. » 3

Et en plaçant le débat au niveau de l’épistémologie, il place toutes celles et tous ceux qui sont séduits par ses écrits dans un beau paradoxe : il nous enjoint de ne pas essayer d’assimiler, reproduire et développer ce qu’il a déjà pensé, mais au contraire de nous en affranchir par une critique radicale ! Soyez autonomes nous intime François ! Osez vous servir de votre propre entendement aurait dit Kant ! Ou, traduit en termes zen : « Si tu vois le Bouddha, tue-le ! » Mais que faire alors ? Devons nous suivre son conseil ? A savoir de ne pas suivre son conseil ? Et est-ce même possible ? On le sent, la réponse à cette injonction paradoxale ne se trouve certainement pas dans l’intellect mais, nous le verrons plus loin, dans l’action…

Et pourtant, si les praticiens que nous sommes avons parfois besoin d’un guide, d’une parole qui nous éclaire, qui nous montre la voie, qui nous explique les choses, comment ne pas être tentés de lire, et de relire, les livres de François Roustang ? Pour y trouver des réponses, par exemple à cette question brûlante : Qu’est-ce que l’hypnose ? 4

François Roustang

François Roustang – © Photo de Rina Sherman

Le titre de son livre attise notre curiosité, nous met dans un état de disponibilité, d’attente, de réceptivité, ce qui, soit dit en passant, constitue l’essence même de toute induction hypnotique. En ouvrant les premières pages du livre, nous sommes prêts à recevoir la bonne parole, et à sa lecture nous avons mille fois le sentiment de comprendre, de toucher du doigt quelque chose d’important et de tellement subtil, mais lorsque nous refermons l’ouvrage, nous sentons confusément que tout est à refaire, et que nous n’avons finalement rien compris… Milton Erickson nous dirait peut-être que les livres de François Roustang ne s’adressent pas à notre esprit conscient, et que moins celui-ci a le sentiment de les comprendre, moins il est capable d’expliquer ce qu’il a lu, et plus notre esprit inconscient a dû bénéficier de ce qu’ils nous apportent… Et c’est sans doute pourquoi bien des lecteurs ressentent l’effet thérapeutique de ses livres, sans véritablement pouvoir expliquer ce qui leur a fait tellement de bien…

Si les livres de Roustang nous affectent, mais ne nous permettent pas, du moins en première lecture, de nous raccrocher à un cadre de référence théorique rassurant, peut-être pourrons-nous, en examinant sa vie, y glaner quelques repères plus stables ? Pour commencer, on pourra se demander dans quelle catégorie « ranger » François Roustang. Philosophe ? Jésuite ? Théologien ? Psychanalyste ? Lacanien ? Psychologue ? Intellectuel ? Thérapeute ? Hypnothérapeute ? Psychothérapeute ? Ecothérapeute ? Magnétiseur ? Hérétique ? Autant d’étiquettes, de catégories dans lesquelles certains auraient probablement bien aimé le faire rentrer, mais qui ne permettent au final pas de cerner cet homme qui sut rester en mouvement tout au long de sa vie… Mais alors, s’il n’appartenait à aucune tribu, à aucune famille, à aucun troupeau, on se dit que François Roustang a souvent dû se sentir très seul… Ce serait là l’apanage de celles et de ceux qui seraient parvenus au « troisième niveau » d’apprentissage dont parle Gregory Bateson et que Roustang décrit en ces termes:

« Au niveau trois, en effet, il n’y a plus de paradigme. La norme est fluide en fonction de la vie qui change. (…) Il n’y a plus de prison, mais c’est parce qu’il n’y a plus de mur nulle part. En conséquence d’un autre côté la contrainte est maximum parce qu’il n’y a plus de protection. Tout devient menaçant. Désormais au risque d’être enfermé dans la famille répond le risque de n’avoir pas de famille, le risque de la solitude. Le risque de folie, qui est alors ressenti, l’est non pas, comme dans la schizophrénie, par excès de contrainte, mais par absence de contrainte. » 5

Et voilà qu’il nous replonge en plein paradoxe : l’absence de contrainte, comme la contrainte la plus radicale ! Et s’il nous invite à apprendre à nous débrouiller sans repères intellectuels stables, sans normes établies, sans protocoles rassurants, tels des mineurs de fond, qui tatonnent dans le noir, en suivant leur filon pas à pas, sans savoir où cela les mènera, ne nous donnera-t-il pas le moindre repère, le moindre fil conducteur ? Dans l’entretien qu’il accorde à Pierre Babin en juilet 2000, et qui reste à ce jour la meilleure introduction à l’homme et à son œuvre, il nous dit qu’

« un acte humain est un acte où l’intelligence est investie dans le corps. C’est finalement le geste – ou le toucher au sens large du terme – qui est fondamental dans les relations humaines. (…) Ce qui me paraît intéressant est que ce terme de toucher indique qu’il s’agit d’une relation de corps à corps, et non pas une relation de pensée à pensée…» 6

Retour à l’animalité, au sentir du vivant 7,  aux corps en présence 8… C’est donc là que ce grand intellectuel nous invite à orienter notre attention ? Sa façon de nous désorienter, de nous plonger dans la confusion, de désancrer nos habitudes de penser et d’agir 9, ne serait donc pas une vulgaire manœuvre de déstabilisation, de prise de pouvoir, comme ce fut, selon lui, trop souvent le cas pour Lacan 10 , mais bien un moyen pour lui de nous faire perdre nos repères habituels pour en retrouver d’autres. Une invitation à nous plonger dans la « perceptude », qui sous-tend notre perception habituelle, à nous brancher sur le réseau complexe des relations, perpétuellement en mouvement, d’où émerge notre individualité, à redevenir attentifs aux sensations de notre corps, interface de notre rapport au monde. Une sorte de retour à ce que nous connaissions en tant qu’enfants, et que nous avons dû oublier pour devenir adultes, dans un processus d’apprentissage par réduction des possibles, que Roustang décrit en ces termes :

« Le nourrisson, pour se socialiser, va être contraint de se conformer à la vision du monde particulière et fatalement stéréotypée de ceux qui l’entourent. Peut-être va-t-il entrer peu à peu dans la méconnaissance de ce pouvoir fantastique d’ordonner et de différencier, de jouer avec toutes les formes qu’il reçoit, de se mouvoir parmi les êtres et les choses pour les situer relativement les unes aux autres. » 11

François Roustang

Pour lui :

« l’individu humain ne serait rien d’autre qu’un point où s’entrecroisent les fils du réseau formé par ses semblables, par le monde des vivants, par l’univers inanimé, il serait défini par une position particulière dans un système relationnel illimité. » 12

En d’autres termes, pour Roustang, la force d’un vivant humain est avant tout une fonction relationnelle 13 . Et l’hypnose, en tant que révélateur de la vie affective, c’est-à-dire du réseau relationnel qui conditionne la communication 14 est une façon de s’appuyer sur cette « structure qui relie », de balayer notre aire relationnelle dans toutes les directions et toutes les profondeurs pour regagner en souplesse adaptative et modifier notre rapport au monde. En d’autres termes, c’est en faisant ressurgir le contexte de notre existence que l’hypnose nous permet de retrouver nos repères et de modifier notre système relationnel.

On le comprend, ce pouvoir fantastique auquel nous pouvons retrouver l’accès ne repose ni sur l’intellect, ni sur la volonté 15 , mais bien sur la pratique de cette veille généralisée, qui organise nos existences, non pas en fonction de nos envies successives, mais de la complexité de notre état et de notre place, et qui dépasse notre entendement 16 . C’est pourquoi Roustang ne cherche pas tant à nous expliquer quelque chose, mais bien plutôt à nous inviter à sortir de notre système perceptif habituel pour prendre le risque d’entrer dans quelque chose d’infiniment plus vaste 17 , à décider de nous laisser prendre par le flot de la vie, dans ce « lâcher-prise qu’il faut vouloir », autre paradoxe propre à toute induction hypnotique, qui consiste à déclencher volontairement ces processus involontaires 18 .

François Roustang

Dans la tradition des approches thérapeutiques fondées sur la communication, et qui s’appuient sur les processus d’influence réciproque entre le thérapeute et son patient, Roustang s’intéresse en fait principalement à la dimension injonctive du langage 19 : « Arrêtez de parler, d’expliquer, de penser, de vous plaindre… et faites quelque chose, asseyez-vous convenablement, changez de position ! » Il rejoint là encore Erickson, qui soulignait que « le thérapeute incite simplement le patient à l’action, ne sachant souvent pas ce que cette action sera » 20 . Comme l’a souligné Duruz, pour Roustang, le thérapeute vise simplement à produire une modification de l’existence en acte, et non en pensée 21 .

Et puisque nous n’en sommes pas à un paradoxe près, le premier changement qu’il nous propose, c’est celui d’adhérer pleinement à la difficulté que nous rencontrons ici et maintenant, et d’attendre tranquillement, sans chercher à la résoudre 22 . « Je n’y arrive pas ! » répond une participante, et Roustang de rétorquer : « Vous n’arrivez pas à vous mettre dans un état qui vous aiderait… installez-vous dans ça, dans le fait de ne pas y arriver… entrez dedans… ça va puisque je ne peux rien ! » Et faire simplement cela nous permet déjà de vivre une nouvelle expérience de la relation que nous entretenons avec notre problème…

François Roustang n’a jamais voulu créer d’école, probablement pour ne pas revivre le destin si funeste 23 de toutes celles et tous ceux qui ont cherché, à différentes époques, à fonder une église, un mouvement ou un nouveau courant thérapeutique. Il n’a jamais souhaité réunir autour de lui un aéropage de disciples, même si, comme ce fut le cas pour Erickson, il y eut sans doute un grand nombre de candidats au poste. A l’instar des romanciers et des poètes, fins connaisseurs de l’âme humaine, il avait bien compris à quel point, dans la relation maître – disciple, ce dernier n’était pas le seul à vivre une situation de dépendance, souvent douloureuse et aliénante 24 .

Avec sa disparition récente, on se demande pourtant déjà, dans certains cercles autorisés, quand un « Institut François Roustang » verra le jour, à Paris ou ailleurs… Ce serait là un bel hommage… et surtout un fameux paradoxe !

Un article de Guillaume Delannoy publié en mai 2017 dans le n°45 de la revue Hypnose et Thérapies brèves.

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