Été 1992 – Palo Alto – Californie.

Face à un parterre de professionnels venus du monde entier pour l’écouter, lui et ses deux comparses du Centre de Thérapie Brève du Mental Research Institute, John H. Weakland, 73 ans, prend la parole, de sa voix lente et rocailleuse :

« Probablement… le point le plus important, du moins en un sens, qu’il semble toujours difficile à faire passer… les gens reviennent régulièrement vers nous, nous disant avec étonnement : « Ce n’est pas facile ! ». Nous n’avons jamais dit que ça l’était. Nous avons dit, en principe, c’est simple. Mais simple n’est pas du tout la même chose que facile. C’est pourquoi, nous soulignerons à nombreuses reprises tous les efforts, toute l’attention, toutes les compétences, nécessaires pour appliquer ce qui est au départ un simple programme pour résoudre des problèmes. » 1

Une mise en garde bienvenue de ce thérapeute mythique, à la fois brillant et humble, qui fut aussi, entre autres, ingénieur chimiste, anthropologue, spécialiste de la culture chinoise et pionnier de l’étude de la communication…

John H. Weakland

John H. Weakland

John Hast Weakland est né le 8 janvier 1919 dans la petite ville de Charleston, capitale de la Virginie Occidentale, fils d’un homme d’affaire catholique d’origine irlandaise et d’une mère luthérienne d’origine allemande. Élève doué, il suit les pas de son frère aîné en rejoignant l’université de Cornell, dans l’État de New-York, à l’âge de 16 ans. Son père, qui gagne bien sa vie en travaillant avec les chemins de fer et la construction de routes, n’a pas fait d’études universitaires, mais sa mère oui, chose plutôt rare à l’époque. Plus jeune que ses pairs, de santé plutôt fragile et peu doué pour les activités sportives, John mène une existence relativement solitaire. Il obtient son diplôme d’ingénieur chimiste à l’âge de 20 ans.

Son diplôme en poche, John commence par travailler pour une petite entreprise à Charleston, puis pour le groupe chimique DuPont, avant de rejoindre une entreprise du New-Jersey impliquée dans l’effort de guerre pour laquelle il développe l’un des tout premiers processus permettant de produire de la pénicilline à large échelle. Il travaille ensuite pendant deux ans pour le plus grand raffineur pétrolier de l’époque, la Kellogg Company, dans le centre de Manhattan. Observateur attentif du comportement de ses collègues, il s’étonne que les ingénieurs passent autant de temps à écrire des rapports « politiques », pour éviter qu’on ne leur attribue telle ou telle erreur, et lorsque ses supérieurs lui enjoignent de partager avec eux les potentiels points d’amélioration qu’il observe dans l’entreprise, il prend la plume, s’exprimant avec candeur… et se fait licencier…

John se demande alors ce qu’il va faire de sa vie et passe de longs mois à lire Freud dans la bibliothèque de l’université de Princeton et à parcourir New-York de long en large d’un bout à l’autre des différentes lignes de métro. Il traverse alors une période de solitude. Sa mère est décédée la dernière année de ses études à Cornell, son frère est mort dans un accident de jeep pendant la guerre et son père ne comprend pas qu’il ait perdu le goût du business.

En 1947, en parcourant les brochures des différentes formations proposées dans la région de New-York, il tombe sur un cours d’anthropologie proposé dans le cadre de la New School for Social Research de l’université de Columbia par un certain Gregory Bateson. Curieux d’en savoir plus, il téléphone à Bateson, qui, à son grand étonnement, l’invite le soir même à venir lui rendre visite chez lui. Bateson, qui participe à l’époque aux fameuses conférences Macy sur la cybernétique, est dépassé par les discussions des mathématiciens tels Norbert Wiener, Claude Shannon ou John von Neumann, et espère que le jeune ingénieur pourra lui venir en aide. Il n’en sera rien, mais une amitié naît progressivement entre les deux hommes.

John Weakland commence alors ses études d’anthropologie, avec comme professeurs éminents Gregory Bateson, Margaret Mead, Rhoda Métraux et Ruth Benedict, dont il devient l’assistant de recherche au sein du département de sociologie de l’université de Columbia. C’est à cette époque qu’il rencontre et épouse Anna Wu, étudiante à Columbia, avec qui il aura trois enfants, et qu’il commence à s’intéresser à la culture chinoise. En témoignent les deux articles qu’il publie dans l’ouvrage collectif co-dirigé par Mead et Métraux, Study of Culture at a Distance, en 1953. Il analyse le contenu de films chinois, en essayant d’identifier les grands thèmes et les structures qui se répètent d’un film à l’autre et comment ces différents thèmes sont reliés entre eux.

En 1952, le jour même où Bateson obtient les fonds de la fondation Rockefeller de New-York pour son projet sur l’étude des paradoxes dans la communication, il propose à John Weakland de se joindre à lui. Ce dernier accepte de le suivre et abandonne sur le champ son projet de doctorat visant à unifier les départements de sociologie et d’anthropologie de l’université de Columbia, et qui se heurtait là encore à des enjeux « politiques » importants :

« Ils répétaient sans arrêt qu’ils devraient faire en sorte de combiner ces deux disciplines (la sociologie et l’anthropologie), et j’étais si naif à l’époque que je ne savais pas faire la différence entre lancer des paroles en l’air et quelque chose que les gens étaient véritablement prêts à soutenir sérieusement… » 2

John H. Weakland

Les membres de l’équipe, Bateson, Weakland, Jay Haley et le jeune psychiatre William Fry, considèrent la complexité de la communication, notamment lorsque les personnes s’envoient des messages contradictoires, par exemple en disant quelque chose tout en faisant autre chose. Ils passent de nombreuses heures à discuter de leurs conceptions de la communication. Bateson n’exerce sur eux aucune véritable pression de résultat, et ne pose aucune limite au champ de leurs explorations, au point où une question revient presque chaque semaine dans leurs échanges : « Mais au fond, Gregory, il est à propos de quoi ce projet ? ».

L’équipe lit aussi beaucoup, et, avec Jay Haley, John s’essaie à la lecture des Principia Mathematica de Whitehead et Russell, à la recherche de clefs pour comprendre les différents « niveaux » de communication. Weakland raconte comment, à la recherche de termes permettant de décrire les processus complexes de communication:

« Parfois nous parlions de « types logiques », parfois nous parlions de « niveaux d’abstraction », parfois nous parlions de « niveaux de communication », parfois nous parlions de « messages et méta-messages » et parfois nous parlions de « niveaux de méta-communication ». Nous essayions à tâtons de saisir des choses qui sont importantes mais qui sont difficiles à cerner. Et c’est peut-être pour le mieux que nous ne les ayons pas cernées de façon trop absolue trop rapidement. » 3

Le groupe reçoit aussi plusieurs fois la visite du poète Weldon Kees et du mathématicien Norbert Wiener et échange régulièrement avec le philosophe Alan Watts à propos du Zen. C’est à cette époque que Weakland effectue un voyage au Japon pour rencontrer le grand historien et théoricien du Zen, Daisetz Teitaro Suzuki. Weakland et Bateson se rendent au zoo de San Francisco, où ils observent la communication des singes et des loutres de mer, cherchant notamment à comprendre comment elles échangent entre elles des messages du type : « ceci est un jeu ».

Les différents membres de l’équipe, dont les bureaux sont situés au sein du Veterans Administration Hospital de Menlo Park, près de Palo Alto, commencent à observer le comportement des patients de l’hôpital, dont certains ont reçu un diagnostic de « schizophrénie », et de leurs familles. Ils observent également le travail de plusieurs thérapeutes de l’époque, connus pour leur expérience avec les patients schizophrènes, dont John Rosen, puis, bien entendu, le psychiatre Milton H. Erickson, à qui Weakland et Haley rendent visite régulièrement à Phoenix à partir de 1955.

Les deux chercheurs passent de nombreuses heures à observer Erickson travailler et à échanger avec lui sur sa pratique, notamment sur la question de l’hypnose, qui les fascine, notamment en raison du fait qu’un certain nombre des symptômes observés dans le cadre de la transe hypnotique correspondent aux symptômes de la schizophrénie. En 1959, un article co-signé par Weakland, Haley et Erickson : « Transcription d’une induction de transe avec commentaires », dans le Journal Américain d’Hypnose Clinique, retranscrit l’une de ces discussions. Après chaque séjour chez Erickson, ils ramènent des bandes enregistrées de leurs échanges avec le « sage de Phoenix » et les réécoutent, rediscutant avec Bateson et Don D. Jackson, le psychiatre consultant qui a remplacé Fry dans l’équipe en 1954.

Dans une interview avec le psychologue belge Thierry Melchior publiée en 1988, Weakland résume ce qui l’a le plus influencé dans le travail d’Erickson :

« Je pense qu’il y a eu trois choses, et, curieusement, les techniques spécifiques que je l’ai vu utiliser étaient la chose la moins importante des trois. Ce qui m’a sans doute le plus influencé était cette conviction qu’il avait et qu’il faisait partager qu’un changement positif est toujours possible, quelle que soit la difficulté de la situation. Et la deuxième chose, – encore qu’il m’ait fallu longtemps pour l’assimiler, parce que je venais d’un contexte thérapeutique très différent – c’était l’importance qu’il accordait au fait d’amener les gens à faire activement quelque chose. Pour lui, cela faisait partie intégrante du processus de changement. » 4

John H. Weakland

Weakland souligne que le fait que Bateson et lui aient reçu une formation d’anthropologues plutôt que de psychiatres et qu’ils soient familiers des travaux des éthologues Nikolaas Tinbergen et Konrad Lorenz, les a amenés à considérer la question de la schizophrénie non pas en termes de symptômes innés, mais avec l’idée que les personnes apprennent à se comporter d’une certaine façon dans un certain contexte.

« La seule façon dont vous pouvez commencer à comprendre un message, dit-il, c’est en prenant en considération son contexte. Alors, vous commencez à vous demander : « Ok, c’est quoi son contexte ? » Son contexte pourrait être un autre message, mais pas seulement un message verbal – ça peut être le ton de la voix qui qualifie le message. Ça peut être le comportement physique de celui qui parle. Ou ça peut être quelque chose à propos du contexte plus large, le cadre social. Tout cela est complètement opposé à l’idée que nous devrions isoler le « pur » message et le comprendre en lui-même. (…) Nous ne savions vraiment pas comment étudier les contextes… » 5

Dans ce cadre, ils s’intéressent à la façon dont les schizophrènes communiquent et se demandent si l’on ne pourrait pas considérer leurs messages comme des métaphores, mais des métaphores difficiles à identifier comme telles car on ne dispose pas de signes clairs (d’indices de contexte) indiquant : « il s’agit d’une métaphore ! ». La question étant: « dans quel contexte social ces personnes ont-elles appris à utiliser ce type de discours schizophrénique » ?

C’est à cette réponse qu’avec Bateson, Haley et Jackson, Weakland essaie de répondre dans l’article historique de 1956, « Vers une théorie de la schizophrénie », qui fait l’hypothèse d’une étiologie interactionnelle de la schizophrénie. À la fin de sa vie, John Weakland dira regretter le fait que bon nombre de professionnels se soient arrêtés là, considérant cet article comme une sorte d’aboutissement, alors que les membres de l’équipe, dont lui-même, continuèrent à publier plusieurs autres articles sur cette question pour nuancer leurs propos et proposer différentes évolutions de leur théorie au cours des années qui suivirent.

Suite à la publication de l’article, Weakland et les autres membres de l’équipe commence progressivement à travailler avec des patients de l’hôpital et leurs familles, dans une visée thérapeutique. À la fin du projet Bateson, en 1961, Weakland part faire un séjour de six mois à Hong-Kong avec sa famille et lorsqu’il revient aux Etats-Unis, il passe un an et demi à étudier intensivement le chinois à l’université de Stanford. Finalement, devant l’immense difficulté de cette tâche, il décide de rejoindre le Mental Research Institute de Palo Alto, créé en novembre 1958 par Don D. Jackson, le psychiatre consultant du projet Bateson. Mais, jusqu’en 1970, il continue à consacrer 50% de son temps à l’étude de films, principalement chinois, en parallèle à ses activités de thérapeute au sein du MRI.

À son arrivée au MRI, Paul Watzlawick et Virginia Satir font déjà partie de l’équipe. Ils sont rejoints quelques temps plus tard par Dick Fisch. Jusqu’en 1967, Weakland passe de nombreuses heures à discuter avec Jay Haley, qui a lui aussi rejoint l’équipe du MRI, des ouvrages que ce dernier est en train d’écrire, notamment Stratégies de la psychothérapie, publié en 1963 et Techniques de thérapie familiale, co-écrit par Haley avec Lynn Hoffman et publié en 1967.

Weakland passera trois décennies à collaborer avec Watzlawick et Fisch au sein du Centre de thérapie brève du MRI, créé en 1967. C’est avec eux qu’il élabore le concept de « tentative de solution », découvrant que ce sont les solutions essayées par le patient qui font que le problème se maintient. Weakland raconte qu’au départ, l’idée des tentatives de solution leur paraît tellement évidente que l’équipe se demande où est l’erreur : c’est trop simple, trop évident, comment personne ne l’a-t-il « vu » avant eux ?

Fisch, Watzlawick et Weakland

En contraste avec le profil de théoricien de Paul Watzlawick, Weakland incarne au sein du trio une position résolument pragmatique, mettant en garde les praticiens à la recherche de « réponses définitives et de vérités éternelles » et se montrant critique par rapport à certaines élaborations théoriques qui ne lui semblent pas nécessaires. Par exemple, sur la question du constructivisme, il résume les choses en déclarant simplement :

« Il y a différentes façons d’interpréter, et vous cherchez la façon d’interpréter qui sera la plus utile dans cette situation particulière. » 6

Dans l’entretien thérapeutique, il préconise d’aller lentement, soulignant que les thérapeutes débutants veulent le plus souvent aller beaucoup trop vite pour résoudre le problème :

« En prenant le temps de réfléchir au problème, en ralentissant, vous captez davantage l’attention de votre client. » 7

En parallèle à ses activités au MRI, il développe une pratique privée et enseigne au sein du Département de Psychiatrie et de Sciences du Comportement de la Faculté de Médecine de l’Université de Stanford. Auteur de plus d’une cinquantaine d’articles spécialisés, Weakland co-signe en 1974 Changements, Paradoxes et Psychothérapie, avec ses deux collègues du Centre de Thérapie Brève, suivi de Sur l’interaction, co-dirigé avec Watzlawick en 1979, puis Tactiques du changement en 1982, écrit avec Fisch et Lynn Segal. Ces trois ouvrages posent les bases de l’approche systémique et stratégique de Palo Alto.

Dans les années 70 et 80, il reste très actif professionnellement. En 1976, il rencontre Steeve de Shazer au MRI à l’occasion de la deuxième conférence en mémoire de Don D. Jackson et se lie d’amitié avec lui. En 1979, il écrit avec J.-J. Herr, Counseling Elders and their families, ouvrage dans lequel il étend le champ de son intérêt pour l’interaction aux problèmes liés à l’âge. Enfin, en 1981, il co-dirige avec Carol Wilder-Mott un ouvrage consacré à l’héritage intellectuel de Gregory Bateson, intitulé Rigor and Imagination : Essays from the legacy of Gregory Bateson.

John Weakland meurt le 18 juillet 1995 à Palo Alto, à l’âge de 76 ans, de sclérose latérale amyotrophique. Ses collègues du MRI lui rendent hommage dans plusieurs ouvrages, notamment son ami Dick Fisch, qui écrit :

« John Weakland se disait curieux et, par ses efforts constants pour faire éclore une description précise des divers troubles dont les gens souffraient, il démystifiait leurs problèmes, ouvrant ainsi la voie à des alternatives qu’ils n’avaient encore jamais imaginées. » 8

La même année, est publié Evolving Brief Therapies: In Honor of John H. Weakland, un ouvrage co-édité par Wendel Ray et Steeve de Shazer, qui reprend les communications d’un colloque organisé en son honneur.

Nous voudrions conclure cet article en partageant une citation de John Weakland:

« Lorsque vous avez un problème, la vie est la même fichue chose qui se répète encore et encore. Lorsque vous n’avez plus de problème, la vie est une fichue chose après l’autre. »

Là encore, simple, mais certainement pas facile…

Un article de Guillaume Delannoy

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