Préambule

Cet article s’inscrit dans l’approche interactionnelle stratégique brève (on dit aussi « systémique stratégique brève ») qui a pris naissance au Brief Therapy Center du Mental Research Institute de Palo Alto (Don D. Jackson, puis Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch), et qui a pour marque de fabrique et pierre angulaire le génial réducteur de complexité de « tentative de solution » infructueuse.

Une tentative de solution infructueuse – c’est-à-dire une intervention visant à résoudre un problème mais qui ne résout rien – si elle est répétée de manière rigide dans le temps, induit chez la personne qui l’applique une façon particulière et limitée de percevoir la situation problématique et d’y réagir, dans le sens où elle a de moins en moins de possibilités de voir les choses autrement et où le registre de ses réactions devient lui aussi de plus en plus limité. La boucle interactionnelle entre perception et réaction se resserre et, avec le nœud coulant de la redondance, la personne finit par vivre une « réalité » rigidifiée, limitée et douloureuse. C’est ce qu’on appelle le fonctionnement du problème. Dans notre modèle, nous cherchons à mettre en évidence comment le problème fonctionne sur la base des tentatives de solution, et notre intervention a pour but de faire cesser les tentatives de solution pour cesser d’entretenir un équilibre problématique, puis de consolider le changement jusqu’à l’établissement d’un nouvel équilibre, plus écologique pour la personne.

Nous ne nous interrogeons pas souvent sur la manière dont nous tentons, ou ne tentons pas, de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés, et encore moins souvent sur les effets générés sur nous-mêmes par la manière dont nous percevons et appréhendons les choses. Au vu de ce qui a été dit au paragraphe précédent, notre travail en thérapie systémique stratégique brève consiste à modifier la perception pour changer la réaction et à modifier la réaction pour changer la perception, afin de briser le cercle vicieux

Ce petit texte se propose d’en être une illustration.

De fil en aiguille…

Je crois devoir à ma belle-sœur américaine l’inspiration qui m’a conduite à considérer comment notre perception de l’espace peut être problématique ou au contraire aidante. Nous étions en train de skier sur une piste française plutôt fréquentée. Si notre aise sur les skis nous différenciait, aucune de nous n’appréciait de skier dans la foule : je préférais la haute montagne et elle les vastes et tranquilles domaines de l’Utah. Mais dans ces circonstances précises, notre niveau de confort était franchement différent, et comme je souhaitais qu’elle se sente mieux je m’intéressai à la manière dont elle orientait son attention puis observai comment j’orientais la mienne. Comme toute personne qui a peur, elle se focalisait exclusivement sur l’objet de sa peur. En effet, de peur d’être percutée ou dans la tentative de se prémunir d’un tel accident, elle se concentrait avec une grande énergie – mais sans le vouloir – sur les autres skieurs et surfeurs qui entraient dans son champ de vision (une activité en elle-même très fatigante puisque les objets de son attention étaient nombreux et sans cesse en mouvement) ; alors que de mon côté, j’avais plutôt tendance à orienter mon attention sur les espaces entre les autres usagers de la piste, et à m’insérer avec facilité dans ces espaces. Comme dans la gravure de M. C. Escher, « Limite circulaire IV, Enfer et Paradis », quand vous regardez le noir, vous êtes chez les démons, et quand vous regardez le blanc, vous êtes chez les anges…

© M. C. Escher, « Limite circulaire IV, Enfer et Paradis »

Je lui ai donc suggéré de regarder autant que possible le blanc, l’espace libre, et de ramener régulièrement son attention là-dessus. Sa crispation s’atténuant, l’augmentation sensible du confort perçu l’a aidée à continuer à opérer ce changement de focus et elle a pu terminer sa journée de ski avec davantage de satisfaction.

La question est donc : sur quoi, et comment, orientons-nous notre attention?

Regarder l’espace entre les choses me détend et me ravit depuis toujours, moi qui suis de tendance active et qui ai plutôt l’habitude de regarder les choses… en cherchant ce qu’il y a à faire ! Mais certaines personnes éprouvent un grand malaise à percevoir le vide entre les objets de la vision. L’espace n’est pas toujours perçu de la même façon. Par exemple, quelqu’un qui est terrorisé par le « vide » et donc pour qui cette perception est un problème aura tendance à considérer ce champ de sa vision comme dangereux, à éviter de regarder cet espace, et voudra même faire comme si ce pan de son expérience perceptuelle n’existait pas. Mais peut-on réellement évincer tout un pan de son champ de conscience ? Cet évitement sera-t-il rassurant ? Non, finalement, et si l’on tente de le faire, ce pan « banni » sera tout de même perçu, et de manière bien plus menaçante encore. Il faudra donc trouver comment le « réintégrer » !

Quelques exemples

“J’ai peur de me faire aspirer par l’espace !”

Emilie, quarante ans, consulte parce qu’elle a de plus en plus de mal à conduire, en particulier sur les tronçons de route inconnus, sur l’autoroute en général, quand la route ou l’autoroute qu’elle emprunte passe sur des ponts, quand il y a des surplombs, des virages avec une perspective plongeante, et sur les routes de montagne. Elle a l’impression que son véhicule pourrait décoller de la route, partir dans le décor, être en quelque sorte aspiré par l’espace. Du coup, elle ralentit et peut se retrouver à rouler à 70km/h sur l’autoroute par exemple, ce qui est dangereux. Elle regarde très souvent le compteur pour vérifier sa vitesse, s’exhorte à conduire plus vite, essaie de se concentrer sur la route et surtout, tente de ne pas regarder ces espaces qui lui font peur. Elle craint aussi beaucoup de faire des dépassements, s’imagine qu’elle pourrait mal évaluer les distances latérales, devant, derrière… Elle appréhende, et peut rester à se traîner derrière un camion pour ne pas avoir à le dépasser.

Elle évite autant qu’elle peut, tremble, transpire, freine, mais elle est artisan, mère de famille, vit à la campagne et donc a besoin de circuler en voiture ne serait-ce que pour travailler et aller faire ses courses, conduire ses enfants à droite et à gauche et de surcroît son compagnon vient d’avoir un retrait de permis pour six mois. Elle est très impactée par sa peur et ses impressions qu’elle trouve délirantes mais auxquelles elle croit tout de même. « C’est comme si ça pouvait se passer comme ça, dit-elle. Que je me fasse aspirer par le vide. » C’est une peur qui est arrivée progressivement dans sa vie, elle ne sait comment, depuis quelques années, et qui s’aggrave. Avant, elle aimait conduire et ne se posait aucune question.

Nous explorons ce qu’elle fait avec elle-même – sa relation avec elle-même dans le contexte de ce problème – la manière dont elle oriente son attention sur un tronçon de route qui tourne, avec beaucoup d’espace et un moment de surplomb : « Je ne dois pas regarder, j’aurais trop peur. J’essaie de me forcer à me concentrer sur la route, j’ai du mal, je n’ai pas confiance dans mes perceptions, je suis hyper crispée, j’ai les mains qui tremblent, j’ai l’impression que je vais perdre le contrôle de ma voiture ». Elle doit prochainement faire un trajet aller et retour à la montagne car la famille va au ski, par la force des choses c’est elle qui conduira, il y aura de l’autoroute…

Emilie aime la nature. Sur un mode un peu hypnotique, nous partons en balade dans des lieux où la vue est belle et où elle peut la contempler confortablement et en toute sécurité. Paysages, perspectives diverses, espacements, rapprochements, arbres, ciels, nuages… je la guide pour qu’elle apprécie les distances, le bleu du ciel, les objets petits et grands… Elle est bien. Nous revenons dans la pièce. Je lui fais observer qu’elle a remarqué tout l’espace de son champ visuel dans l’expérience et qu’elle était bien. Elle acquiesce. Je lui dis qu’il n’est pas possible, même pour se rassurer, d’évincer totalement une partie de son champ de conscience comme elle tente de le faire lorsqu’elle conduit, car quoi qu’il en soit une partie d’elle sait que ce vide, cet espace, existe quand même là, dans son champ de perception. Elle est d’accord. Nous regardons l’espace entre les objets de mon bureau, la distance d’un mur à l’autre. Elle trouve que ça la détend.

Puis, en imagination, nous allons parcourir tous les tronçons, tous les trajets qu’elle redoute, en remarquant tout ce qu’il y a à remarquer, en voyant tout ce qui s’offre à la vue, mais en se focalisant sur ce sur quoi il est utile de se focaliser quand on conduit, tout en restant conscientes des sensations du corps assis sur le fauteuil/le siège de la voiture. Dans le détail, je la guide sur les échangeurs, les présélections, les ponts, les montées et les descentes en surplomb, avec des limitations de vitesse qui changent, des perspectives qui se modifient, qu’elle perçoit dans sa vision périphérique tout en se focalisant sur la route. C’est mieux. Elle apprécie la différence au niveau de ses sensations internes. Je profite du fait qu’elle aime skier pour lui rappeler que pour tourner facilement à ski, il faut se mettre face à la pente et mettre le poids du corps sur le ski aval pour déclencher le virage ; les personnes qui ont peur de la pente tombent lorsqu’elles s’appuient sur le ski amont en évitant de regarder vers le bas, là où ça leur fait peur. Elle vit physiquement cette évidence, elle est d’accord.

Elle reviendra de ses vacances de ski contente d’avoir pu conduire sans crainte, même dans les virages précédant la station où la pente est vraiment raide, même en descente, en orientant son attention de manière utile, sans vouloir à tout prix éviter le vide. Elle mentionne toutefois un moment où elle s’est énervée contre elle-même car de désagréables sensations de tension avaient commencé à s’accumuler dans son corps vers la fin du trajet de retour ; il y avait beaucoup de circulation sur l’autoroute, la nuit tombait, et la fatigue aidant elle s’était à nouveau retrouvée tendue, avec des fourmillements dans les mains et les trapèzes douloureux, et elle s’en était voulu « de ne pas avoir tout réussi jusqu’au bout » – ce qui lui en avait « rajouté une couche ». Un positionnement et des réactions sur lesquels nous travaillerons à la séance suivante.

Emilie arrive à la troisième séance en disant : « Le jour, la route est à moi ! » Elle est parfaitement à l’aise et ne se focalise plus sur le compteur. Le problème se manifeste maintenant exclusivement la nuit, et nous commençons à explorer sa perception de ce qui la gêne, et la manière dont elle y réagit. Tout n’est pas clair. Elle a l’impression que l’inconnu (ce qu’elle ne voit pas) devient connu trop tard (quand elle le voit) – elle « devrait » voir plus loin (mais c’est la nuit !). Elle regarde beaucoup le compteur avec le sentiment qu’elle devrait rouler plus vite (alors qu’elle ne le fait plus quand elle conduit de jour), et convient que cette tentative de contrôle est contreproductive. Nous évoquons les circonstances qui nous conduisent à moduler intelligemment notre vitesse : pluie, neige, brouillard, nuit, fatigue… tout ce qui modifie la visibilité et notre réactivité. Pour avoir davantage d’éléments, je lui demande d’ici la prochaine séance de remarquer vers quoi elle oriente son attention quand elle conduit la nuit – le compteur, les phares des autres véhicules, ce qu’elle ne voit pas encore, les éléments de repère indispensables pour rouler (le bord droit de la route, une ligne blanche…), et aussi ce qu’elle se dit par rapport à elle-même et par rapport aux autres conducteurs (elle imagine ce que les autres usagers de la route pourraient penser d’elle, ce qui la fait se sentir encore plus stressée ; quelques recadrages sont proposés à ce sujet). En plus de nous apporter les informations qui nous manquent, le simple fait de mener cette exploration devrait déjà l’amener à moins éviter et ouvrir un peu le champ de sa perception, et la sensation de peur devrait diminuer… à suivre. Nous avions prévu de faire un point trois semaines plus tard, mais nous devrons attendre la fin du confinement pour qu’elle puisse conduire « pour de vrai ». En attendant, je l’ai encouragée à conduire virtuellement, c’est-à-dire à continuer à visualiser des parcours, tronçons de route, de jour comme de nuit, comme nous l’avions fait ensemble, pour s’entraîner.

Nous avons vu, à travers ce cas, comment les perceptions peuvent s’exacerber jusqu’à avoir des impressions « irrationnelles ». La peur conduit à l’évitement, qui s’associe à des tentatives infructueuses de contrôler la situation, et cela peut mener à des perceptions « hallucinatoires » très pénibles qu’on finit par considérer comme la « réalité », jusqu’à la structuration d’une croyance.

“Si je ne regarde pas, ça va” – ou comment le regard se grippe

Anne est agent immobilier. Elle a développé une peur des hauteurs qui la bloque et qui handicape sa vie professionnelle mais aussi sa vie de famille : son mari et ses enfants aiment faire des excursions et pique-niquer dans la nature. Mais pour elle, plus question de se retrouver sur une colline avec une vue plongeante, elle a le vertige, ne peut plus rester debout de peur de tomber, est obligée de s’asseoir pour sentir une certaine stabilité, et ensuite c’est toute une histoire pour se remettre debout et redescendre. Dans la descente, il faut que quelqu’un la tienne par le bras, guide littéralement ses pas, si elle le pouvait elle fermerait les yeux ! « Si je ne regarde pas, ça va », dit-elle. Sauf que… non, ça ne va pas ! Si elle doit visiter ou faire visiter un appartement, à partir du deuxième étage elle ne peut pas aller sur le balcon ni même s’approcher d’une fenêtre ; elle rase les murs, se tient aux meubles, envoie les clients sur la terrasse et reste à l’intérieur… bref, elle prend des tas de précautions ! Elle se comporte comme si elle n’était pas capable de tenir debout sur ses jambes, du reste elle ne sent pas son corps…

Chez elle, ce même évitement, par peur, de la vue de l’espace vide, a généré un cercle vicieux dont les effets commencent à se faire sentir dans d’autres domaines de sa vie : passer sur des ponts, conduire dans certains endroits devient difficile. Nous étudions ses tentatives de solution – dans de telles situations cela peut être assez subtil. Comment elle oriente son regard, ce qu’elle se dit, comment elle bouge, par où elle passe et où elle ne passe pas. Elle découvre que quand elle regarde vers le bas ou simplement qu’elle y pense, ce qu’elle fait le plus souvent, elle se sent mal. Mais si, se trouvant à une certaine hauteur, elle porte par exemple son regard à l’horizontale et voit des arbres à distance juste devant elle, ça va. Elle éprouve une légère nausée lorsqu’elle lève les yeux vers le ciel, mais si elle stabilise son regard sur le ciel, cela va mieux. L’impression que j’ai, c’est que c’est comme si son regard était « grippé », comme s’il n’y avait plus du tout de fluidité dans le couplage « impressions visuelles-sensations corporelles ».

Tout en gardant la sensation du soutien du sol sous les pieds, la sensation d’être là dans son corps, nous explorons virtuellement différentes perspectives à partir d’un lieu qu’elle choisit et qu’elle connaît – un endroit au-dessus de chez elle –  vue, mouvements, zooms avant et arrière, contemplation dynamique de paysages avec des rotations vers la gauche puis vers la droite, et une certaine fluidité semble s’installer dans la perception visuelle avec un effet positif sur son ressenti interne.

J’en profite pour découvrir ce qu’elle aime regarder, les lieux où elle se plaît, et je suggère qu’elle laisse venir d’agréables souvenirs liés à ces lieux. Il lui en vient spontanément un, comme un cadeau pour clôturer cette séance : une visite dans une tour médiévale avec son père quand elle était petite. Elle me décrit ce qu’elle voit, où elle est… Je la guide pour qu’elle regarde vers la gauche, vers la droite, en grand angle, et dans le grand angle il y a aussi le bas… Le souvenir s’avère d’ailleurs mitigé, car c’était peut-être la première fois qu’elle avait vécu un inconfort vis-à-vis des hauteurs, associé à une émotion en lien avec son père (ils s’étaient « perdus » pendant quelques minutes et il l’avait grondée très fort) alors qu’elle descendait les nombreuses marches de la tour, mais elle l’avait surmonté et l’histoire s’était bien terminée !  C’est sur la base de ce « voyage du héros », le sien, que le recadrage de la perception de l’espace se construit. Elle pourra y recourir chaque fois qu’elle en aura besoin, comme à un nouveau repère, ou plutôt comme à un ancien repère d’avant que les perceptions problématiques ne se soient installées, mais avec, en plus, comme elle le dit, la conscience de « comment faire pour me sentir bien ». La consolidation se fait sur quelques séances (quatre en tout pour être précise), où elle rapporte d’abord de petits progrès, puis de grandes victoires dans sa vie professionnelle et personnelle. Lors de notre dernière rencontre, elle me raconte ses vacances en famille en Aquitaine et, en détail et avec enthousiasme, leur excursion sur la dune du Pilat – « la plus haute dune d’Europe » !

“Je pourrais perdre la raison et me jeter du haut du télésiège !”

Encore une histoire de ski, décidément ! C’était la saison… Baptiste était venu consulter pour des crises d’angoisse très handicapantes qui l’avaient conduit à s’enfermer chez lui depuis trois ans. Allant déjà mieux, il souhaitait profiter d’une journée à la montagne en compagnie d’amis chers et attentionnés. Il lui restait un certain nombre de craintes, dont celle de se retrouver bloqué sur un télésiège, a fortiori si le télésiège se balançait.

C’est une peur que je rencontre souvent en consultation, dans différentes versions, avec différentes intensités. La peur naît naturellement et normalement du fait que quand on regarde en bas et qu’on évalue la distance avec le sol, on sait que si l’on tombe on se tuera ou que l’on se blessera grièvement. Les choses se gâtent quand les tentatives de solution que nous avons explorées sont mises en œuvre et qu’il se crée un cercle vicieux problématique.

Connaissant ses réactions quand l’angoisse l’étreignait, Baptiste craignait d’être capable de perdre la raison et de se jeter du haut du télésiège. Il se focalisait intensément droit devant lui, ne regardant ni à gauche, ni à droite, et surtout pas en bas, et espérait ardemment d’être arrivé le plus vite possible – que ce soit fini ! Tranquillement, dans la sécurité du cabinet, bien calés dans nos fauteuils respectifs, les pieds sur le sol, nous avons exploré la vue, les différentes perspectives qui pourraient s’offrir à lui s’il était, par exemple, sur un télésiège ! Et nous avons fait ensemble ce « recadrage de l’espace », à savoir qu’on ne peut pas purement et simplement retrancher une partie de notre champ de vision ou de conscience. Au retour d’une satisfaisante journée de ski, il m’envoie ce message : « Merci pour la technique de prise en compte du vide, ça a été très efficace : je me suis rappelé de ne jamais oublier que le bas existe, et j’ai arrêté de vouloir regarder seulement devant moi et pas ailleurs ! »

J’ai ainsi utilisé ce recadrage de l’espace (lorsque pour nous protéger de la peur nous cherchons à éviter de percevoir certaines portions de notre champ visuel, la peur augmente et se structure) avec différentes personnes, dont des adeptes de l’escalade (après avoir vérifié attentivement que la diminution de la peur du vide ne générerait pas de prise de risques supplémentaire), en l’ajustant aux spécificités de la perception de chacune d’elles. Pour un grimpeur, par exemple, la peur se déclenchait lorsqu’il voyait la limite supérieure des arbres, soit largement au-delà d’une potentielle chute mortelle, alors qu’il ne l’éprouvait pas du tout en escaladant une paroi abrupte en altitude, là où plus un seul arbre ne pousse !

Comment le problème fonctionne, pour cette personne en particulier

Indépendamment des particularités des personnes et de la façon dont elles appréhendent les diverses difficultés de leur vie, il me semble que lorsque l’espace, perçu comme le « vide », fait peur, la première réaction spontanée est le plus souvent de chercher à éviter cette vision pour ne pas ressentir la peur. Comme je vois le vide et que j’éprouve une sensation de peur, je ne dois pas être exposé à cette vision. De plus, couplé à cette tentative de solution d’évitement, mon attention peut fortement se focaliser sur certains autres paramètres, internes (p.ex. ma respiration, ma transpiration, ma fréquence cardiaque, les sensations dans mes membres, comme dans une attaque de panique), et externes (je me concentre un maximum sur la route, je me répète en boucle ce que je dois faire, je prends toutes sortes de précautions – je m’assieds, je me tiens aux murs, aux meubles, comme si mon corps n’était plus capable de rien, etc.). Répétée et généralisée, cette tentative de solution d’éviter la vision de l’espace génère une peur plus grande, jusqu’à produire des émotions extrêmement fortes, des altérations de la perception, la perte de la présence physique à soi-même, la peur de perdre le contrôle et de se jeter dans le vide…

Le mouvement thérapeutique consiste certes à éviter d’éviter (et si vous voulez mettre en pratique, vérifiez bien que la tentative de solution principale est l’évitement de la perception de l’espace !), et pour cela je commence par apprivoiser à nouveau la perception de l’espace selon des modalités ajustées aux spécificités de la personne et au fonctionnement de son problème. A cette fin, comme nous l’avons vu, je trouve efficace une conversation qui se déroule sur un mode hypnotique, pour explorer avec intérêt, curiosité et dans le détail les perceptions et les réactions de la personne dans les situations précises qui lui posent problème tout en l’associant, ici et maintenant, à des sensations corporelles sures, et pour ensuite lui proposer d’autres perspectives dans lesquelles un rapport différent et confortable avec l’espace est possible, de manière à lui permettre de vivre de nouvelles expériences sensorielles et modifier ainsi l’effet de la perception de l’espace sur les sensations internes – c’est comme si de nouveaux réglages se faisaient intérieurement, générant de nouveaux repères. Forte de ces nouveaux repères, la personne pourra les appliquer dans son expérience quotidienne entre les séances et orienter son attention de manière bénéfique : ses perceptions et ses réactions à ces perceptions consolideront ses progrès, et un cercle vertueux sera ainsi généré.

Un article de Nathalie Koralnik, tiré d’une conférence proposée en ligne pendant la période de confinement du printemps 2020.

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