Nous autres praticiennes et praticiens de l’approche de Palo Alto, observons la vie, les interactions, la société, les politiques publiques, les mouvements sociaux, les relations internationales, les dynamiques institutionnelles, selon notre perspective systémique et stratégique, qui constitue un point de vue parmi d’autres, susceptible parfois d’éclairer une situation selon un angle nouveau, ne serait-ce qu’en nous rappelant que, de manière générale, deux descriptions d’un même phénomène en valent mieux qu’une !

Lorsque nous abordons une situation problématique, nous cherchons bien sûr à déterminer quel est le système pertinent à prendre en compte, à identifier quels sont les meilleurs leviers de changement, susceptibles de se mobiliser pour faire évoluer la situation, à définir précisément quel est le problème, mais surtout, et c’est là pour nous l’essentiel, à examiner de façon exhaustive toutes les tentatives de solution des personnes impliquées dans la situation, à savoir toutes les choses qui ont été faites, pas faites, dites, pas dites, pour essayer de résoudre le problème, et qui, malheureusement, n’ont pas permis de le résoudre, voire au contraire, ont contribué à l’aggraver et parfois aussi à créer d’autres problèmes.

Une des particularités des tentatives de solution, c’est que, dans un contexte inédit, on ne peut jamais savoir à l’avance, à coup sûr, si elles vont fonctionner ou pas. Et si nous savons depuis Héraclite qu’il n’est pas possible de se baigner deux fois dans le même fleuve, cela n’empêche pas la grande majorité d’entre nous de traiter toute nouvelle situation “comme si” elle était comparable à des situations similaires que nous avons déjà rencontrées au cours de notre vie, et pour lesquelles certaines solutions ont fonctionné. Cette façon analogique d’aborder la nouveauté, aussi imparfaite soit-elle, présente sans nul doute de nombreux avantages, notamment car elle repose sur l’idée, très pragmatique, qu’une solution éprouvée a statistiquement plus de chance de fonctionner qu’une solution nouvelle.

Pour examiner la situation pandémique actuelle, il semble qu’il faille considérer que le système pertinent est l’écosystème terrien dans son ensemble, qui inclut notamment les chauve-souris, les pangolins, les visons, les chats d’appartement, les êtres humains, mais aussi, et surtout, le virus Covid-19, tous variants confondus. Ce dernier s’adapte en permanence à nos tentatives d’adaptation, dans une boucle de rétroaction par feedback. A mesure que nous développons une immunité collective (naturelle et vaccinale), il change, il mute, il se transforme, pour pouvoir continuer à se reproduire, alors qu’en réaction à ces mutations, nous cherchons d’ores et déjà à adapter les vaccins pour les rendre efficaces. Le virus réagit à nos réactions et nous réagissons à ses réactions…

Pour une vaste majorité des décideurs et des opinions publiques, le principal problème qui émerge de ces interactions entre le virus et notre espèce est la surmortalité engendrée dans la population humaine par le virus, ou, disons plutôt, par notre incapacité à soigner un pourcentage suffisamment important des personnes “à risque” lorsqu’elles contractent la maladie, ce qui produit une mortalité statistiquement plus importante qu’attendue. En d’autres termes, le problème est que depuis un peu plus d’une année, depuis que ce nouveau virus circule dans la population, il y a proportionnellement significativement plus de personnes qui meurent qu’au cours des années précédentes dans un grand nombre de pays. Bien sûr, au-delà des morts, il y a aussi toutes les personnes qui ont été malades et qui continuent à vivre de pénibles séquelles, des mois après leur hospitalisation, ne les oublions pas…

Si la définition du système pertinent et celle du problème semblent relativement faciles à préciser, ce qu’il est aujourd’hui encore difficile à déterminer avec certitude, c’est la question de savoir si les tentatives qui sont mises en oeuvre depuis l’apparition du virus pour résoudre ce problème sont efficaces, ne serait-ce que partiellement, ou pas. Quelles sont ces tentatives ? Et que pouvons-nous en dire à ce stade ?

L’un des axes principaux des politiques publiques face au covid a été de tenter de limiter, de façon plus ou moins stricte et plus ou moins constante, les interactions sociales en restreignant les libertés de déplacement et de rencontres privées et publiques des citoyennes et des citoyens. Fermeture des frontières, couvre-feux, confinements, fermeture des bars, restaurants, discothèques, magasins, écoles, festivals, rencontres sportives, imposition du télétravail… S’agit-il là d’une liste de solutions ou de tentatives de solution ? Il semble difficile de se prononcer sur cette question de façon catégorique à ce stade du processus.

Ce que l’on sait aussi, c’est que ces politiques sont extrêmement coûteuses en termes politiques, psychologiques, sociaux et économiques. Elles ont amené de nombreuses personnes à ne pas se rendre à l’hôpital alors qu’elles étaient malades, elles ont retardé le traitement de nombreux patients, notamment ceux atteints du cancer ou de la tuberculose, elles ont causé des problèmes d’approvisionnement de nourriture dans certaines régions du globe… D’aucuns vont jusqu’à dire que les problèmes qui sont créés par ces tentatives seront sans nul doute bien plus graves que ceux causés par le virus lui-même, et que leurs conséquences continueront à se faire sentir dans nos sociétés pendant de nombreuses années…

Cela pose également la question de certaines actions qui peuvent être une solution de court terme, mais qui ne sont pas tenables ou acceptables sur le long terme, et qui dès lors ne constituent pas de véritables “solutions” à moins d’être mises en oeuvre pour nous permettre de gagner le temps de mettre en place les solutions effectives, qui prennent, elles, beaucoup plus de temps à s’élaborer. Lorsque Hitler a attaqué par surprise l’URSS en 1941, il a bien fallu aux russes, pendant des mois, lutter et tenter par tous les moyens de ralentir l’armée du Reich, tout en perdant de nombreux soldats et en reculant jusqu’aux abords de Stalingrad, pendant que dans l’Oural et en Sibérie, l’industrie soviétique produisait l’acier et les armes qui permirent in fine de repousser progressivement l’envahisseur…

C’est bien là la rhétorique qui a été, et qui continue à être déclinée autour des différentes stratégies qui prennent la forme impopulaire de restrictions de liberté, et qui sont présentées comme des mesures transitoires, des sacrifices temporaires qui seuls permettront à l’espèce humaine de développer d’autres solutions, sous la forme de vaccins, de nouveaux protocoles et traitements médicaux plus efficaces, et d’investissements dans des infrastructures hospitalières plus robustes. Malheureusement, personne aujourd’hui ne semble être en mesure d’affirmer avec certitude que l’une ou l’autre de ces solutions pharmaceutiques, médicales et de systèmes de santé permettra de résoudre durablement le problème de la surmortalité liée au covid-19. Il est encore trop tôt pour les qualifier de solutions ou de tentatives de solution.

L’une des difficultés que nous rencontrons pour répondre à la question de l’évaluation de l’efficacité des traitements médicamenteux est à la fois méthodologique, structurelle et financière. Selon les règles en vigueur actuellement, nos autorités sanitaires considèrent que pour prouver l’efficacité, en termes prophylactiques ou thérapeutiques, de molécules qui sont d’ores et déjà tombées dans le domaine public, il faudrait pouvoir s’appuyer sur les résultats d’études cliniques très coûteuses, qu’aucun laboratoire pharmaceutique ne pourrait justifier financièrement à ses actionnaires, car ces médicaments, vendus en tant que génériques, ne sont pas susceptibles de rapporter beaucoup d’argent. En d’autres termes, il s’agit de médicaments qui, selon certains médecins, pourraient être efficaces, mais, comme ils ne peuvent pas être brevetés, les entreprises qui auraient les moyens financiers pour mener des études considérées comme suffisamment sérieuses selon les normes actuelles ne voient pas l’intérêt de le faire, bien au contraire.

On voit que les règles du jeu actuelles vont à l’encontre du principe de conservatisme pragmatique mentionné plus haut, puisque plus un médicament a été prescrit, testé, éprouvé sur la durée, moins il sera considéré comme un candidat a priori intéressant à évaluer par l’industrie pharmaceutique. La tentative de solution par défaut dans ce contexte est donc d’essayer à tout prix de produire et de faire autoriser une nouvelle solution (une nouvelle molécule), plutôt que de partir d’une solution éprouvée et d’essayer de l’adapter, à l’inverse des mécanismes d’émergence des tentatives de solution “classiques”.

Faut-il adapter les règles concernant les études cliniques visant à faire la preuve de l’efficacité des médicaments passés dans le domaine public ? Les états doivent-ils se substituer aux laboratoires pharmaceutiques pour effectuer ces recherches et produire certains médicaments ? Et si oui, en ont-ils les moyens ? Et si non, combien de temps et d’argent cela prendrait-il pour se doter de tels moyens ? Devons-nous revoir en profondeur la question de l’utilisation des brevets dans le domaine des médicaments ? Souvenons-nous que pendant la deuxième guerre mondiale, lorsque des chercheurs de l’Université d’Oxford démontrèrent l’efficacité de la pénicilline pour lutter contre les infections bactériennes et trouvèrent une méthode pour la produire, ils décidèrent de ne pas faire breveter leur découverte, considérant qu’elle était trop importante pour l’humanité toute entière. Opportunité commerciale manquée ou perspective systémique visionnaire ?

Quoi qu’il en soit, ces questions sont difficiles, car elles nous invitent à réfléchir sur le bienfondé des règles de fonctionnement de notre système (pour envisager la pertinence de ce que l’on appelle un “changement 2”), et non pas de réfléchir à l’intérieur de règles pré-établies (en termes de “changement 1”). On le sait, les “changements 2” ne sont généralement envisagés que lorsque les “changements 1” se montrent suffisamment inefficaces à résoudre nos problèmes. En outre, changer en profondeur les règles de fonctionnement du système de développement, d’homologation, de production et de commercialisation des médicaments n’est pas une mince affaire, et ne sera certainement pas sans générer de nombreuses réactions homéostatiques de la part des membres du système qui bénéficient le plus des règles actuelles.

La question de l’efficacité des vaccins se pose elle aussi de façon cruciale. Au niveau individuel, si les vaccins ne sont pas suffisamment efficaces face à certains variants en circulation, ils pourraient amener les personnes fragiles vaccinées à prendre davantage de risques qu’elles n’en auraient pris autrement, alors qu’elles ne sont en fait pas efficacement protégées. Au niveau collectif, si les capacités d’évasion immunitaire du virus lui permettent de continuer à muter rapidement pour se reproduire et contourner les défenses immunitaires naturelles et vaccinales, les vaccins ne permettront pas de stopper le développement de la pandémie, du moins à court terme.

Au-delà des débats houleux qui agitent réseaux sociaux, apéros en ligne entre amis, et même parfois les discussions de couple, sur les mesures qui doivent, ou ne doivent pas, peuvent ou ne peuvent pas, être mises en oeuvre, il semble qu’en dépit des difficultés rencontrées, la grande majorité de nos contemporains continue d’aborder la situation pandémique avec la certitude, ou du moins avec l’espoir, que nous allons pouvoir, d’une manière ou d’une autre, contrôler prochainement la situation, c’est à dire empêcher bientôt que le virus ne continue de produire une surmortalité trop importante. Et pourtant, rien n’est sûr à ce sujet, et les choses ne vont pas nécessairement aller vers une amélioration ou un retour à la “normale”.

Le fait d’espérer une résolution rapide et définitive de la crise, impossible à garantir aujourd’hui, permet à de nombreuses personnes de “tenir”, mais elle génère aussi pour certains une série de déceptions cruelles doublée d’une forme de conflit interne douloureux et stérile. En bons stratèges, nous devons nous souvenir que face à une situation complexe, ce n’est pas parce qu’un scénario nous terrifie, qu’il n’est pas judicieux de l’envisager, de l’imaginer, de le regarder en face, de telle façon à faire émerger de nouvelles pistes de réflexion et d’action. Oeuvrant pour un catastrophisme éclairé, il peut être intéressant, quand cela s’avère nécessaire, de poser la douloureuse question :

” Si vous aviez la certitude que, quoi que fassent nos dirigeants, nos scientifiques, nos soignants, nos concitoyens, quels que soient les sacrifices, les innovations, les découvertes, les efforts collectifs et individuels, le Covid-19 continuerait, au cours des prochaines décennies, de faire de nombreux morts, que feriez-vous alors, comment vivriez-vous, que décideriez-vous ? “

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